Vol spécial, la machine à expulser

Vol spécial, la machine à expulser

Mohammed et Daté ont été arrêtés, enfermés dans un centre fermé avant d’être expulsés de notre territoire. René lui est inspecteur principal aux rapatriements. A priori, ces hommes ne se connaissent pas. À moins qu’ils ne se soient croisés un jour sur le tarmac de l’aéroport. Portraits croisés pour mieux comprendre comment la Belgique enferme et expulse ses « étrangers ».

Les images défilent sur son téléphone portable. Sur la photo, l’homme est pâle mais tout sourire. Dans le port de Melilla, il prend la pose sur le pont du bateau de croisière. De la main droite, il fait le signe « V ». « Là je venais de passer la douane espagnole, j’étais trop heureux de monter à bord du bateau », explique Mohammed. « Je savais que j’avais réussi. » Quatre heures plus tard, il accoste à Almeria, au sud de l’Espagne. De là, il saute dans un bus de nuit et au bout du voyage : Bruxelles, gare du Midi. Retour à la case départ. Six mois après en avoir été expulsé.

L’espoir d’une vie meilleure

Mohammed a grandi dans le quartier de Lalla Meriem au sud-est de Casablanca. « Il n’y avait pas de travail au Maroc. Même ceux qui ont un doctorat ne trouvent pas d’emploi », explique-t-il. « J’ai laissé mes parents et mes 6 frères et sœurs pour tenter l’aventure en Europe. » Malgré les années de galère ici, il n’imagine plus sa vie là-bas. Âgé de 41 ans, il vit à Bruxelles depuis 2003.

Le 16 novembre 2015, il escalade avec d’autres sans-papiers une grue avenue Louise à Bruxelles pour attirer l’attention sur la situation des sans-papiers. Mais le timing est particulièrement mal choisi. Trois jours après les attentats de Paris, l’action passe quasiment inaperçue. « On était désespérés. On est restés trois jours là-haut, dans le froid et la pluie. » Finalement, des policiers les font descendre et les arrêtent. Après une nuit au commissariat, Mohammed est emmené au centre fermé de Merksplas, près d’Anvers.

« Physiquement et moralement, je n’étais pas bien du tout. On dit centre fermé mais ce sont des prisons : les grillages, les caméras, les portes blindées. »

L’homme  est marqué par sa détention. « Physiquement et moralement, je n’étais pas bien du tout. On dit centre fermé mais ce sont des prisons : les grillages, les caméras, les portes blindées. » En centre fermé, les journées passent et se ressemblent. « Le rythme est toujours le même. À un moment tu confonds les jours et tu perds la notion du temps. Je devenais fou », explique-t-il. Alors quand l’assistante sociale le convoque et lui annonce qu’un vol est réservé pour lui le lendemain, il répond qu’il est prêt à partir. « Je ne sais pas pourquoi je lui ai dit ça », se demande encore Mohammed. Il dispose de quelques minutes pour rassembler ses affaires avant d’être placé en cellule d’isolement. La procédure, généralement, avant une expulsion.

©Cédric Gerbehaye

Vol Bruxelles-Casablanca

Trois policiers viennent le chercher dans sa cellule pour l’emmener à l’aéroport. Deux autres en civil les attendent à Zaventem. Mohammed patiente seul plusieurs heures dans une salle. Peu avant l’heure d’embarquement, deux policiers pénètrent dans la pièce.  « Ils m’ont demandé si j’avais l’intention de coopérer. Ils répétaient tout le temps : “tu dois partir”. À un moment, ils se sont montrés plus menaçants et m’ont dit “si tu ne veux pas partir, on va te gonfler la tête” », se souvient Mohammed. « J’avais très peur mais je leur ai dit que je ne partirai pas. Ils ont attendu que l’avion décolle pour me ramener au centre fermé. »

Un nouveau vol est rapidement organisé. Sous escorte cette fois. Trois policiers l’emmènent à l’aéroport. Cinq personnes les y attendent, dont quatre policiers et une personne de l’Office des étrangers. « Ils m’ont demandé si j’allais être gentil avec eux. » Les mots résonnent encore dans sa tête. « Tu dois partir, tu n’as pas le choix. Tu es obligé de monter dans cet avion, sinon on va casser quelque chose. » Trois policiers l’immobilisent et lui passent un gilet spécial pour lui entraver les bras. « On aurait dit une camisole », indique Mohammed. « Ni vu, ni connu, ils ont remis ma veste par-dessus pour que les autres passagers ne se rendent compte de rien. »

©Cédric Gerbehaye

Une fois à l’arrière de l’avion, Mohammed tente d’interpeller les passagers mais les policiers s’interposent. « J’avais un policier à ma gauche et un à ma droite. Au bout d’un moment, je me suis calmé. Ils m’ont demandé si j’allais rester calme et si j’étais prêt à partir. J’ai répondu que oui. J’avais peur qu’ils me fassent du mal. » Vingt minutes après le décollage, les policiers lui détachent les bras. « Ils ont commencé à la jouer copain-copain en me posant des questions sur ce que je comptais faire. Je n’avais pas envie de leur parler. Ils m’ont même dit en blaguant que je n’avais qu’à revenir en Belgique. »

Profession : escorteur

René1 est inspecteur principal aux rapatriements à l’aéroport de Bruxelles. Il fait partie depuis 1998 de la dizaine de policiers en charge d’escorter les personnes qui refusent de rentrer dans leur pays d’origine. « Nous sommes là pour remplir la mission qu’on nous a confiée mais l’exécution de cette mission peut être difficile aussi bien sur le plan moral que sur le plan physique. »

L’homme pèse ses mots quand il parle de son métier où, dit-il, il ne faut montrer aucune faiblesse. « Ce n’est pas évident d’exercer une contrainte sur des étrangers dont le seul crime a été de rester en séjour illégal malgré plusieurs ordres de quitter le territoire, ou sur des familles qui ont tout quitté pour venir s’installer en Europe. » Le policier rappelle que la loi et le règlement sont faits pour être respectés. « Il faut savoir faire abstraction de ses convictions et continuer à exécuter les missions qui vous incombent, tout en respectant les personnes à éloigner en les aidant autant que possible. »

Les moyens de contrainte à disposition des policiers sont encadrés par des directives ministérielles. Le recours à la violence et le degré de contrainte autorisée dépendent de l’étape d’expulsion. La première consiste en un départ sans escorte policière. La personne peut refuser de monter à bord. La deuxième étape est un éloignement sous escorte policière. Elle est précédée d’une longue conversation où les escorteurs expliquent le déroulement de l’expulsion. « On espère toujours réussir à convaincre l’intéressé parce qu’à ce stade de la procédure, toute résistance de la personne expulsée peut engendrer un usage de la contrainte de la part des policiers », indique René.

©Cédric Gerbehaye

Si nécessaire, une troisième étape est prévue avec un dispositif renforcé, notamment au niveau du nombre d’escorteurs. « Le moyen de contrainte le plus utilisé est une immobilisation partielle des bras qui s’accompagne dans certains cas d’une immobilisation physique opérée par le policier accompagnateur, conformément aux techniques d’accompagnement instruites en long et en large aux policiers chargés de l’éloignement. » L’inspecteur principal aux rapatriements n’en dira pas plus.

Refoulement

Ces « techniques », Daté n’est pas prêt de les oublier. Expulsé vers le Ghana en passant par le Maroc, il restera à jamais marqué par cette expérience. « Les policiers m’ont déshabillé totalement, y compris mes sous-vêtements. Ils ont serré très fort les menottes, j’avais des traces sur les poignets. J’ai crié mais ils ne réagissaient pas. Ils m’ont ligoté les pieds, humilié, donné des coups de coude. Ils appuyaient sur mon abdomen. »

Les policiers le font embarquer à l’arrière de l’avion. « Un agent debout maintenait ma tête vers le bas contre le siège avant. Je criais mais personne ne pouvait m’entendre. J’arrivais à peine à respirer, je suffoquais. » Intriguée par l’agitation, une passagère est venue voir ce qui se passait. Daté n’a pas bien compris les échanges mais se souvient d’une phrase prononcée par celle qui coordonnait l’opération : « Il doit partir, il nous a fait perdre de l’argent. » L’avion finira par décoller avec Daté à son bord. À son arrivée à Casablanca, l’homme est épuisé. « J’étais tellement faible que j’ai failli perdre connaissance. Je ne tenais plus debout. Ils m’ont épaulé pour sortir. » Au pied de l’avion, une ambulance les attendait. « Ils m’ont mis sous perfusion dans un local de l’aéroport avant de prendre un vol vers le Ghana. »

« Les mesures de contention utilisées dans le cadre de l’expulsion dépendent de l’état psychologique de la personne. Est-elle résignée à partir ou va-t-elle changer d’avis au dernier moment ? »

Le plus « humainement » possible

Du côté de l’Office des étrangers, on tient à préciser que dans la majeure partie des cas d’expulsion, les intéressés coopèrent. « On essaie que ça se passe le plus humainement possible », insiste Dominique Ernould, la porte-parole de l’Office des étrangers. « Les mesures de contention utilisées dans le cadre de l’expulsion dépendent de l’état psychologique de la personne. Est-elle résignée à partir ou va-t-elle changer d’avis au dernier moment ? »

Après la mort de Semira Adamu lors de son expulsion, le 22 septembre 1998, une commission a été créée pour se pencher sur la façon dont la Belgique expulse les étrangers. L’usage de la « contrainte » lors des expulsions n’est pas contesté, il est même confirmé : « Dans un certain nombre de cas, il faut recourir à la violence légitime pour mettre fin à la violence persistante de l’étranger. » Avant de préciser que tout recours à la force est censé « être raisonnable et proportionné à l’objectif poursuivi 2 ».

Dans la foulée, la commission préconise à l’époque l’abandon d’un certain nombre de techniques de « contrainte » comme celle dite « du coussin », les pressions sur la cage thoracique ou la gorge, les calmants, la camisole de force…

Lire: Des expulsions hors des écrans radars

Dans son rapport final, cette commission formulait 34 recommandations en « vue de dresser les fondements d’une politique humaine et efficace d’éloignement des étrangers ». Dix ans plus tard, qu’en est-il ? Si l’on en croit les chiffres diffusés à l’envi par le Secrétaire d’État à l’asile et la migration, Theo Francken, cette politique serait de plus en plus « efficace ». Quitte à rapatrier pieds et poings liés. « Humaine » en revanche, ça reste à démontrer…


1. Prénom d’emprunt
2. Rapport final intitulé Fondements d’une politique humaine
et efficace d’éloignement, 31 janvier 2005

 

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